Le massacre de la Sainte Victoire

De partout au Pays d’Aigues vous pouvez voir la montagne de la Sainte Victoire. Il suffit de monter un peu, de se poster sur une colline donnant vers le sud pour la voir, un peu vers l’est.

Un récif au milieu des terres

Le promeneur aperçoit sa face nord qui s’allonge de l’Orient à l’occident, Sa forme est loin des rondeurs du Luberon, du Ventoux ou de la montagne de Lure.

Depuis le Pic des Mouches


Sa crête est comme une lame, entre la pente abrupte du Nord et la falaise du Sud. Elle semble le récif d’une calanque perdue au milieu des terres. De son sommet, le pic des mouches à 1011 mètres, les marcheurs aperçoivent tout en bas le barrage Zola, cet ouvrage créé par le père de l’écrivain, qui forme la retenue d’eau qui alimente Aix en Provence. Au loin, on peut voir le Ventoux derrière le Luberon, et de l’autre coté les montagnes qui entourent Aubagne.

La montagne est  creusée de Gours et de Baumes, de gouffres et de grottes. Pour monter il faut être prudent pour éviter la chute dans un précipice ou du haut d’une falaise.

Gour

Aux reliefs aigus se mêlent les souvenirs des combats qui ensanglantèrent ses pentes.

Marius et les Teutons

 C’est là que la tradition place la bataille d’Aqua Sextia entre les Romains de Marius et les guerriers Teutons.

Vers moins 125 de l’ère chrétienne, des peuples germaniques installés en bordure de la mer baltique se mirent en route et descendirent ver le sud. Les Cimbres, les Teutons et d’autres peuplades moins célèbres, les Ambrons et les Tigurins, descendaient lentement vers la Méditerranée avec femmes et enfants, se nourrissant sur les pays qu’ils traversaient. Les romains s’étaient alliés avec les massaliotes, les futurs marseillais et commençaient à s’implanter au sud de la Gaule. Ils envoyèrent des légions pour arrêter ces barbares. Ils connaissent alors une série de défaites comme ils n’en ont plus connus depuis Hannibal et la deuxième guerre punique. La principale bataille a lieu à Orange où les troupes du consul Mallius Maximus sont écrasées.

Les Cimbres et les Teutons se séparent alors. Les uns partent vers l’Italie, les autres vers l’Espagne. La République Romaine envoie alors un autre consul, Caïus Marius, qui, en  104, va s’installer avec ses troupes près d’Arles pour attendre le retour des Teutons. Ceux-ci reviennent vers la Provence. La bataille décisive a lieu en 102 à côté d’Aqua Sextia l’actuelle Aix en Provence.

Alexandre Gabriel Descamps : le Massacre des Cimbres

 Marius posta ses hommes sur une hauteur pour attendre les guerriers ennemis. Il savait que la victoire serait pour lui. Marthe, une prophétesse syrienne,  l’avait annoncé à sa femme, et elle accompagnait l’armée pour tous les sacrifices propiatoires. Deux vautours planaient au-dessus des légions, signes de bon augure.  A Rome  était arrivé « de Pessinonte, Batabacès, grand prêtre de la mère des dieux, qui déclara que la déesse lui avait annoncé, du fond de son sanctuaire, que la victoire et l’honneur de cette guerre demeureraient aux Romains. »[1].  Un consul romain se moqua de ce présage et mourut d’une forte fièvre, confirmant ainsi la véracité des paroles de Batabacès.

Pendant ce temps Marius attendait toujours. Finalement les Teutons attaquèrent. « C’était un nombre infini de Barbares hideux à voir, et dont la voix et les cris ne ressemblaient pas à ceux des autres hommes. »[2]

Les légionnaires écrasèrent d’abord les Ambrons. « Les Romains taillèrent en pièces ceux qui étaient passés, et qui, n’osant pas faire tête à l’ennemi, s’enfuirent jusqu’à leur camp et à leurs chariots. Leurs femmes, étant sorties au-devant d’eux avec des épées et des haches, grinçant les dents de rage et de douleur, frappent également et les fuyards et ceux qui les poursuivent ; les premiers comme traîtres, les autres comme ennemis. Elles se jettent au milieu des combattants, et de leurs mains nues s’efforcent d’arracher aux Romains leurs boucliers, saisissent leurs épées, et, couvertes de blessures, voient leurs corps en pièces, sans rien perdre, jusqu’à la mort, de leur courage invincible. »[3]

Les alpes vues de la Sainte Victoire

Après une nuit de préparatifs les guerriers germaniques attaquèrent à nouveau, mais ils se firent prendre en tenaille par les romains et massacrés. Plutarque ne dit pas combien d’hommes moururent, mais il raconte que les cadavres décomposés servirent longtemps d’engrais pour les nouvelles cultures.

Les rêves des étudiants du Lycée Mignet

Au XIXe,  en Provence, les élites envoyaient leurs enfants au Collège Mignet. Ils avaient tous entendu l’histoire des Teutons. Ils pouvaient l’avoir lu dans Plutarque, dans le texte original ou dans la traduction d’Amyot, toujours rééditée depuis le XVI. Ils pouvaient l’avoir lu aussi dans le « De Viris Illustribus » de l’abbé Lhomond [4]. Ce prêtre oratorien, avait  publié en 1775 ce manuel  pour fournir  des traductions faciles aux apprentis latinistes. Jusqu’en 1881, les bacheliers devaient connaître au moins le latin pour avoir leur diplôme. L’histoire romaine leur était donc familière, ils pouvaient la lire en version originale. Les cancres pouvaient encore découvrir cette bataille dans l’Histoire de Provence de Louis Mery parue en 1830[5], ou dans l’Histoire de France de Michelet[6].

Il y avait quelques chose de réjouissant dans ce combat où Marius le civilisé écrasait des barbares teutons. Cela réconfortait après les défaites de Napoléon face aux allemands Teutons, aux russes, et aux anglo-saxons, après la défaite encore plus écrasante de 1870 face à d’autres Teutons, les prussiens. Au sortir du lycée, les anciens étudiants devenus notables donnait le nom du vainqueur Marius à leur premier né. Ils cherchaient des traces archéologiques de la bataille. Si la montagne s’appelait Sainte Victoire, c’est que le combat avait eu lieu sur ses pentes. C’est Michelet qui propose que le  nom du village de Pourrières vienne des « Campi putridi », champs de la putréfaction, celle des cadavres des guerriers et de leurs femmes.

Cézanne : Baigneuses devant la Sainte Victoire

Les peintres de la Provence

Les peintres vont s’emparer de ce mélange entre le paysage abrupt, et l’ horreur de la guerre. En 1834, Alexandre Descamps expose son tableau « la défaite des Cimbres »[7].  Le paysage, le ciel d’orage comptent plus que les valeureux combattants noyés dans le paysage. Ses successeurs  abandonnent la représentation de la bataille pour se concentrer sur le paysage. De Granet à Cézanne, la Sainte Victoire devient un thème obligé, soit en fond de décors soit comme sujet principal[8].

Et uns et les autres ne pouvaient pas ne pas penser au massacre qui avait eu lieu sur ses pentes.

Pourtant, tous ces auteurs qui racontent la bataille d’Aqua Sextia se copient entre eux. La seule source, c’est Plutarque, qui écrit vers l’an 100, soit deux siècles après la bataille, en grec, une langue que ne parlaient ni les romains ni les germains. Il y a bien une courte citation de César dans la Guerre des Gaules, et une mention chez Cicéron[9]. Mais du point de vue historiographique, le récit de la bataille est difficilement  acceptable : pas de redondance des sources, un témoin très loin des évènements, aucune trace archéologique. Qui plus est, le texte présente  un thème banal : le combat d’hommes civilisés, disciplinés, contre des barbares vociférant et désordonnés. Il existe des les récits grecs et des romains jusqu’à la charge de la brigade légère dans les films hollywoodiens  en passant par les livres d’aventures coloniales.  

Mais, Cézanne et ses prédécesseurs avait ces images en tête, où le danger de la montagne se mêle à la violence du massacre.

François Marius Granet : L’école des sœurs

Il représente presque toujours la montagne vue au Nord-Est d’Aix-En-Provence. Sur les tableaux, elle est plus  grande qu’en réalité, et plus proche. Elle domine la scène, comme une menace.  Elle s’avance comme le rostre d’une galère, la proue d’un navire à la quille renversée. Derrière le calme du paysage, le mistral ramène  les ombres hurlantes des femmes des Ambrons.   


Loubon : le camp du midi

[1] Plutarque Vie de Marius, traduction de Ricard, Furne et cie Librairies-éditeurs 1840

[2] Ibid

[3] Ibid

[4] Texte en ligne du De viris Illustribus sur le site www.thelatinlibrary.com

[5] Louis Mery Histoire de Provence (Lecointe 1832), disponible sur http://www.books.google.fr

[6] Jules Michelet Histoire de France Tome 1, Lacroix éditeur 1876, disponible sur http://www.gutenberg.org

[7] Tableau visible au Musée du Louvre

[8] Voir au musée Granet les salles consacrées aux peintres régionaux ; et pour Cézanne le tableau du Musée d’Orsay. Les nombreuses versions de la Sainte Victoire sont pour la plupard dans des collections privées ou des musées américains et visibles seulement dans des expositions temporaires.

[9] Les barbares : ouvrage collectif sous la direction de Bruno Dumézil (PUF- 2016)

Un commentaire sur “Le massacre de la Sainte Victoire

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :