Dans notre famille, il n’y a pas que les Fouque qui sont faïenciers.
Cécile Chariot nait le 9 octobre 1783 à Decize dans la Nièvre. Elle est la fille de Marie Besançon et de Jean Chariot, marchand de bois puis boulanger. Decize est à une trentaine de kilomètre de Nevers, la capitale française de la céramique à l’époque.
Elle aurait travaillé dans un atelier de faïencerie à Décize. Dans le numéro du 01 novembre 1930 de la Revue du Centre, M. Jean Hanoteau déclare avoir vu une pièce qu’elle aurait réalisé : « cette fontaine, très gracieuse de forme, à décors d’amours très vraisemblablement copiés sur des modèles du XVIIIe siècle, à émail stannifère très blanc et brillant, rappelant un peu celui de Moustiers, sans rapport avec les décors classiques de Nevers, porte d’un côté de la vasque : Fait à Decize l’an XII et de l’autre : Cécile Chariau 1804 [1]». Il identifie Cécile Chariau et Cécile Chariot. D’après lui, la faïencerie était au centre de Décizes : « Dans mon enfance, j’ai maintes fois entendu dire par mon père et ma grand’mère, que cette faïencerie se trouvait près de la promenade des Halles et du boulevard Voltaire actuel. Il est probable que cette faïencerie se transforma en poterie tenue par MM. Mathé père et fils (le fils est mort il y a 40 ans, âgé de plus de 90 ans). Il n’est donc pas invraisemblable de supposer que la faïencerie fut exploitée par Mathé père, qui trouva avantage à la transformer ultérieurement en poterie. » [2]
Le 8 décembre 1809, Cécile épouse Pierre François Pascal Henri Savornin, marchand de drap à Décize. Elle abandonne sans doute la faïence, et ils vont avoir quatre filles, toutes nées à Decize : Hyppolite (1811), Annette (1815), Victoire (1816), Marie (1818).
Pierre travaille dans la Nièvre, mais il est né le 26 mai 1777 à Seyne dans les Basses-Alpes (aujourd’hui Seyne les Alpes-04). Seyne est une Viguerie, autrement dit le chef-lieu d’une circonscription juridique. Celle-ci couvre le quartier de la confluence entre l’Ubaye et la Durance. Les Savornin y sont bien connus. Le père André François est avocat conseil auprès du roi, le grand-père, Jean François est notaire puis procureur. Bref c’est une dynastie d’hommes de loi. Pierre est l’ainé d’une famille de 9 enfants que son père a eu de deux épouses [3]. Pour une raison inconnue, Pierre n’est pas resté auprès de son père et est parti dans la Nièvre comme drapier. Ce n’est pas une déchéance, le drap est fait en laine, et c’est un sous-produit de l’élevage du mouton dont la vallée de l’Ubaye est un des grands lieux de production. Des centaines de colporteurs descendent de la montagne chaque année et vont livrer les clients et les marchands[4]. Le marchand est la fin et le sommet de cette chaine de valeur.
L’activité de marchand de drap en laine va connaître à partir du XVIIIe une concurrence d’une nouvelle matière, le coton, importé des Indes d’abord. Est-ce cela qui amène Pierre à arrêter cette activité ou le décès de son père. André François meurt le 29 novembre 1818 à Ubaye (Basse-Alpes). Quoiqu’il en soit, Pierre s’installe au château d’Ubaye dans le village. Ubaye, le village, se trouve à la sortie des gorges de l’Ubaye, la rivière. En 1836[5], Pierre est installé avec Cécile, trois filles et cinq domestiques à son service. Il vit « bourgeoisement », c’est-à-dire du produit de ses rentes. Sa fille ainée, Hyppolite est déjà partie car elle s’est mariée à Ubaye en 1832 avec un marchand de la Nièvre, Joseph Louis Anceau. Celui-ci deviendra le maire de Cercy la Touret de Saint Gratien (Nièvre), juge de paix, conseiller général du canton de Fours. Hyppolite et son mari finiront leur vie à Nevers elle en 1879 et lui en 1889.
Revenons à Pierre Savornin. Au recensement, il déclare être juge de paix et conseiller général, activités honorables, mais bénévoles. Le juge de paix a été créé par la Révolution en 1790. Il remplace les anciennes justices seigneuriales et juge les petits délits et les litiges de faible montant financier. Deux fois par semaine, Pierre Savornin avec son greffier Derbez, puis Laurent, juge les affaires qui lui sont présentées. Il le fait le lundi au Lauzet et le dimanche à Ubaye. Il siège également au conseil général (futur conseil départemental)[6].
Le juge de paix est nommé par le roi sur proposition du procureur du roi du ressort dont il dépend. Pendant toute la monarchie de Juillet c’est Joseph Toussaint Borely, procureur à Aix-En-Provence. En 1839, celui-ci contacte Pierre. Il cherche une épouse pour son filleul, Gaspard Toussaint[7], fils de Joseph Antoine Fouque, juge de Paix à Moustiers (Basse-Alpes) et faïencier. Est-ce que le fait que la mère Cécile a exercé cette même profession a joué un rôle, nous ne le savons pas[8]. Quoiqu’il en soit le mariage est célébré le 18 juin 1839, à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), lieu de résidence du parrain.
Le procureur Borely a-t-il joué un rôle dans le mariage de la dernière des filles Savornin ? On ne le sait pas. Mais Marie épouse le 4 décembre 1844, à Seyne, Pierre Celestin Juramy, avocat et propriétaire, né à Forcalquier et résidant à Seyne.
La cadette des filles Savornin, Victoire ne se marie pas. Elle reste auprès de ses parents.
Annette et Gaspard-Toussaint ont eu quatre enfants, mais trois décèdent en bas âge. Seul survit l’ainé Toussaint-Gaspard, né le 7 mars 1841 à Brue-Auriac, dans le Var, filleul d’Elisa Borely l’épouse de Joseph Toussaint. Malheureusement les affaires de Gaspard périclitent. En 1838, Il avait pris en location auprès d’un certain Clappier une faïencerie installée à Brue-Auriac. Le chiffres d’affaires ne permet pas de payer la location. Il quitte donc Brue-Auriac à la fin du bail et revient s’installer à Moustier en 1842 ou il continue l’exploitation de la fabrique jusqu’en 1848, avant la faillite déclarée le 2 mars 1850. Sa femme et lui se séparent de corps et de bien le 28 mars 1850.
Annette remonte alors avec son fils Toussaint-Gaspard vers Ubaye. Elle s’installe au Lautaret, un village sur la commune de Saint Vincent le Fort. Lautaret est à mi pente, entre Ubaye et Saint Vincent le Fort. C’est un petit village avec son église et son cimetière.
Pierre Savornin décède le 5 juillet 1858 dans son château. Cécile meurt à son tour le 7 novembre 1868, également dans le château d’Ubaye. La déclaration du décès est faite par son petit fils Toussaint-Gaspard Fouque et par un voisin Auguste Enlangon, instituteur communal.[9]
Victoire, la fille qui n’a pas été mariée finira sa vie en 1889 dans le château d’Ubaye.
Le village d’Ubaye a disparu aujourd’hui. Il a été englouti en 1959 lors de la mise en eau du lac de Serre-Ponçon installé à la confluence entre l’Ubaye et la Durance. Le village, son église et le château des Savornin ont été dynamités auparavant. Cet épisode a été raconté dans le film de François Villiers et Jean Giono, l’Eau Vive, sorti en 1958. Depuis la commune d’Ubaye a été fusionné avec celle de Lauzet.
Une partie du cimetière a été remonté et installé au bord du lac. Les tombes des Savornin n’en font pas partie. Cependant entre le nouveau cimetière et la chapelle qui le borde se trouve un oratoire qui a été remonté et qui avait été offert par Pierre Savornin en 1857. Cette croix en fer forgé se reflète dans le lac.
Et puis parfois, lorsqu’on laisse baisser le niveau du lac à la fin de l’hiver, les ruines du village d’Ubaye apparaissent. Dans ce qui reste du vieux cimetière, on peut voir la pierre tombale de Cécile Chariot (photo d’en-tète).
Crédits
Photo de l’oratoire et du lac Thierry Fouque
Photo de la pierre tombale de Cécile Chariot sur le site hautes-alpes-insolites (http://www.hautesalpesinsolites.com/archives/2018/03/25/36260815.html)
Arbre généalogique ascendant et descendant édité avec l’application geneanet


[1] Gallica-médiathèque de Nevers
[2] Extrait du même article.
[3] Voir le détail sur le site Geneanet arbre Fouque et associés (tfouque)
[4] Sur le colportage de la vallée de l’Ubaye et le commerce de la laine voir entre autres « pérégrination des barcelonnettes au Mexique » de Patrick Gouy 1980
[5] Recensement de 1836 d’Ubaye. Archives en ligne des archives départementales des Alpes de Haute Provence (AD AHP)
[6] Annuaire du département des Basses Alpes (consultable en salle aux AD AHP)
[7] Les Fouque ont la particularité pendant deux siècles de s’appeler Gaspard ou Joseph. Marcel Provence a conseillé pour s’y retrouver de les numéroter comme les papes d’Avignon. Je préfère, comme Mme Marie Germaine Beau Laffont les nommer par leurs deux premiers prénoms.
[8] Les circonstances du mariage de Gaspard-Toussaint et d’Anette sont connu par la correspondance des Fouque avec Joseph-Toussaint Borely retrouvée et achetée par le Musée de Moustiers.
[9] Actes de décès relevés par Albert Jacob aux AD AHP
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