Effet Wahoo !

Quelques polémiques récentes m’ont rappelé cette anecdote avec la professeure principale de ma Première en 1971.

Madame Levert était ce qu’on appelle une figure. Agrégée de lettre classique, ancienne résistante, communiste, elle était considérée comme une des meilleures professeures du lycée, c’est pourquoi on lui avait confié la classe de première littéraire, en espérant que nous réussirions la première partie du bac.

Pour Madame Levert, il était important d’ouvrir notre esprit au monde, en nous faisant sortir du lycée et de nos routines. Elle nous avait emmené à l’usine Renault de Flins. Nous avions visité la chaine de montage, rencontré les syndicalistes au comité d’établissement. Bref, il y avait chez elle la volonté d’essayer de faire de nous des gens cultivés, en plus de nous aider à réussir nos examens.

Si Mme Levert nous impressionnait par son passé, j’avais noté que certains de ses points de vue étaient proches de ceux du beauf de Cabu. Elle refusait le pari pascalien. Il parait qu’Einstein a dit que Dieu ne joue pas aux dés. Mme Levert considérait qu’on ne joue pas aux dés l’existence de Dieu. Alors que nous découvrions les probabilités, cette opinion paraissait étrange.

Au deuxième trimestre, parmi ses sorties culturelles elle nous emmena au Théâtre de la Ville voir la « Guerre de Troie n’aura pas lieu » de Jean Giraudoux, dans la mise en scène de Jean Mercure. C’était en matinale et la salle était pleine de lycéens et de lycéennes de sortie.

Dans cette pièce, l’héroïne principale, Hélène, la femme de Ménélas enlevée par Paris, apparait tard. Hélène, c’était Annie Duperey, encore inconnue, dans la jeune beauté de ses 24 ans. Elle était mince, vêtue d’une longue tunique noire presque transparente, sous laquelle on devinait ses hanches et ses seins. Son visage mangé par des yeux immenses était encadré par des cheveux de jais. Lorsqu’elle entra, le silence se fit dans la salle comme sur scène. Elle était Hélène, la récompense de la déesse de l’amour, et tous les garçons présents avaient la gorge sèche. C’était l’effet Wahoo, la sidération devant la beauté.

Le lendemain, revenus dans notre lycée du neuf-trois, nous avons eu la séance de retour d’expérience. Et c’est là que Mme Levert a perdu l’estime des garçons de la classe. Elle nous expliqua que Jean Giraudeau avait explicitement écrit qu’Hélène avait les cheveux blonds, qu’Annie Duperey était un mauvais choix pour le rôle, et qu’au moins Jean Mercure aurait pu lui mettre une perruque.  

J’ai pensé à madame Levert, lorsqu’est apparu dans la presse et sur les réseaux sociaux une polémique concernant Hélène de Troie dans l’Odyssée, le film de Christopher Nolan. Le réalisateur a choisi pour incarner Hélène, Lupita Nyong’o, actrice noire kényane, mexicaine et américaine. Elon Musk, l’homme le plus riche du monde, éduqué dans le milieu afrikaner de l’apartheid, a expliqué que Christopher Nolan profanait Homère par ce choix. Un certain nombre d’idéologues au petit pied ont suivi ce personnage aux opinions douteuses.

Blonde, brune, noire ou jaune, l’important pour incarner Hélène, c’est que sa beauté justifie d’être la récompense de la déesse de l’amour.

Crédit

La photo d’en-tète représente la Vénus d’Arles. Elle a été prise au Musée départemental d’Arles Antique.

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