Déjà un mois  que la guerre a commencé en Ukraine. Après deux jours de conflit, toutes les télévisions nous montraient des colonnes de chars et de camions coincés sur une route vers Kyiv (Kiev en ukrainien). Ces embouteillages de plusieurs dizaines de kilomètres avaient quelque chose de ridicule. Un char immobilisé sur une route est aussi inutile qu’un conducteur parisien bloqué sur le périphérique ou un provençal sur l’autoroute entre Marseille et Aix à 5 heures du soir.  Un chauffeur d’Amazon armé de Waze ou de Google Maps [1] pourrait leur donner une leçon de flexibilité. Ces images annonçaient l’enlisement dans lequel s’enfonçait l’armée russe.

Pourtant toutes les armées du monde savent que la logistique est essentielle sur le champ de bataille. 

Une révolution militaire a eu lieu entre le XVII et le XVIIIe dont Napoléon a profité à plein.

Entre ces deux siècles l’art de la guerre est passé d’une guerre de siège à une guerre en mouvement. Deux phénomènes  expliquent cette évolution. D’abord les progrès de l’artillerie permettaient d’abattre n’importe quel mur. Il devenait inutile de se réfugier derrière une muraille. Ensuite la Révolution apporte une augmentation massive des effectifs de l’infanterie grâce à la levée en masse. Pour gagner une bataille, il faut rassembler le plus d’hommes possibles. Ceux-ci prennent place à moins de 100 mètres de l’ennemi. Ils tirent une salve destinée à abattre le maximum de soldats  puis chargent baïonnette au canon et écrasent l’adversaire sous la masse (dans le délais de course, l’adversaire n’avait pas le temps de recharger son arme). Cette méthode inaugurée au XVIIIe resta en vigueur jusqu’aux charges héroïques des débuts de la guerre de 14[2]

Mais manier ces armées gigantesques n’était pas évident. Cela générait des difficultés d’approvisionnement en nourriture et en munition. De plus lorsque l’avant garde rencontrait l’ennemi et entamait la bataille, elle devait attendre longtemps pour être soutenue par le gros de la troupe, et quand l’arrière garde arrivait, la bataille était finie.

Les militaires comprirent que maîtriser la logistique était essentiel pour gagner la guerre.

Pour résoudre ce problème, au cours du XVIIIe et du début du XIX, les stratèges partitionnèrent l’armée en divisions. Chaque division était une petite armée complète dotée d’une infanterie, d’une cavalerie et d’une artillerie. Elle pouvait circuler de façon autonome, et était capable de résister un moment à une charge de l’armée adverse. Il restait au stratège, armé d’une carte, de faire déplacer chaque division séparément et de les faire converger vers le lieu de la bataille où il pouvait écraser l’ennemi sous la masse des divisions rassemblées. A ce jeu, Napoléon était l’un des meilleurs, et la bataille de Iéna est considérée comme un chef d’œuvre de ce complexe logistique.[3]

Impréparation, ou croyance en l’absence de résistance sérieuse des ukrainiens, l’armée russe  donne un spectacle assez pitoyable[4]. Elle semble avoir oublié les leçons de logistique de Napoléon, et n’avoir pas gagné les souplesses des livreurs d’Amazon.

Ne nous réjouissons pas trop. La disparité des forces reste énorme, et puis, sans aller jusqu’à l’arme nucléaire, il y aura bien un général russe pour reprendre les leçons d’Ali le Chimiste[5] et noyer l’adversaire sous le gaz sarin. Déjà pour abattre les résistances la guerre est passée d’une opération purement militaire à un pilonnage massif des villes et des civils qui les habitent.

Quelque soit la raison, il faut constater que les ukrainiens résistent mieux qu’attendu par les russes. 

Cela tient bien sur à leur courage et leur abnégation face à un ennemi à la capacité militaire supérieure.  Ils résistent au delà de tout ce qu’on pouvait attendre et semblent bien décidés à vendre chèrement leur peau.

Mais cela tient aussi aux outils  numériques.

D’abord les ukrainiens ont su qu’ils résistaient tous. Le maintien des communications leur a permis de rester soudés face à l’agression. Avant la guerre, l’Ukraine semblait une Belgique de l’est. Comme flamands et wallons, ukrainophones et russophones  ne cessent de s’affronter, de se torpiller. La perte de la Crimée semblait la première étape d’un regroupement et le Donbass ne cessait d’être le lieu de combats. Pourtant, face à la guerre, un front uni résiste. Cette communauté s’appuie à fond sur les réseaux sociaux qui lui permettent de recevoir l’impulsion de ses chefs politiques dont le président Zelenski est le premier. Il a su incarner la nation en se montrant en simple soldat au milieu de ses officiers. En même temps, la communication horizontale entre simples citoyens que permettent des applications comme Facebook, twitter, Tik-Tak ou wathapps a permis   à toute la population de savoir que partout le pays résistait à l’invasion[6].

Ensuite, les combattants ont numérisés le champ de bataille. Ils utilisent les outils les plus modernes et les plus banaux comme les smartphones, les caméras de surveillance pour savoir où attaquer, comment attaquer. La débrouillardise et le système D permettent de détourner ces outils et  d’appuyer cocktails Molotov et missiles[7].

Enfin cette guerre devient la première guerre mondialisée. Nous suivons tout à la télévision, sur les blogs, les chaines Youtube,… Les ukrainiens sont devenus citoyens du monde. Les opinions publiques ont pris fait et causes pour eux. Les dirigeants des pays occidentaux refusent de s’engager dans un affrontement frontal avec les russes, tracent des limites à leur engagement. Mais les opinions les poussent à recevoir des réfugiés, approvisionner en nourritures et en armes. Les multinationales découvrent qu’elles doivent se retirer de la Russie pour éviter d’alimenter l’économie de guerre russe.

Tout cela ne serait pas aussi fort si les citoyens occidentaux n’étaient pas constamment alimentés en images, en interviews, en appels à l’aide par les ukrainiens, du président aux simples citoyens.

Les opinions comme les dirigeants ne veulent pas être entrainer dans la guerre. Mais ils ne peuvent pas rester totalement passifs comme les « munichois » de l’avant deuxième guerre mondiale. Ils ont compris que se joue dans cette guerre quelques chose de fondamental pour notre civilisation. 

Dans tout cela les technologies numériques d’information jouent un rôle essentiel. La pandémie du Covid nous avait déjà poussés à nous tourner vers le numérique pour maintenir le fonctionnement  de nos ménages. La guerre a achevé de nous convaincre qu’il fallait aller vers le numérique.

Crédits

La photo qui illustre cette chronique a été prise par Michel Crévaux dans l’Allemagne de 1945, où les civils fuyaient la guerre.


[1] Applications de guidage par GPS.

[2] Voir James McPherson « la guerre de Secession 1861-1865 » (Laffont-1991) ; voir aussi Geoffrey Parker « la Révolution militaire » (folio-2013)

[3]Sur la stratégie napoléonienne lire Jean-Philippe Cénat « de la guerre de siège à la guerre de mouvement : une révolution logistique à l’époque de la Révolution et de l’Empire » (Annales historique de la Révolution française n° 348- 2007, édition numérique sur www.persee.fr) et d’Aurélien Bouquet « l’invention de la logistique par Antoine Henri de Jomini » (Annales des mines – Gérer et Comprendre 2018-3 n°133 ; publication numérique sur http://www.cairn.info).  

[4] Voir la tribune d’Isabelle Faco dans le Monde sur la puissance fantasmée de l’armée russe. 

[5] Ali Hassan Al-Majid (1941-2010), général irakien qui acquis son surnom d’Ali le Chimiste en gazant les habitants de la ville kurde d’Hala

[6] voir l’article de Gillet Babinet dans les Échos « ce qu’internet change dans la guerre en Ukraine. ». Voir aussi l’article d’Olivier Pinaud dans le Monde « Guerre en Ukraine : les telecoms des infrastructures capitales pour la Résistance du pays »; il y en a beaucoup d’autres publiés.

[7] voir l’article point de situation au 21 mars du blog La Voie de l’épée tenu par Michel Goya.