Puces

Pendant presque quatre siècles, la peste fut endémique dans le Pays d’Aigues et en Provence. De la Peste Noire commencée en 1346, à la Peste de Marseille en 1720, la maladie ne cessa de ravagea la région, revenant régulièrement. 

C’est pourquoi il est intéressant de lire l’ouvrage « Les chemins de la peste: Le rat, la puce et l’homme », écrit par Frédérique Audouin-Rouzeau[1]. Mieux connue comme romancière sous le nom de Fred Vargas, celle-ci est archéozoologue, spécialiste des relations entre l’homme et l’animal. L’ouvrage décrit le processus itératif de découverte du fonctionnement de la peste.

Le modèle normatif

C’est le suisse Alexandre Yersin, qui en 1894 découvre le bacille de la peste. La peste infecte Hong Kong. Yersin isole le bacille qui va porter son nom, Yersinia Pestis, et comprend qu’il est commun au rat et à l’humain. Il met au point le premier sérum permettant de soigner la maladie. 

Il avait été envoyé par l’institut Pasteur pour étudier  les raisons de l’épidémie. En 1896, L’institut envoie Paul-Louis Simond le remplacer à Bombay. Ce médecin de marine va comprendre le rôle de la puce du rat, Xenopsilla cheopis, comme transmetteur entre individus, et comme vecteur du passage du rat à l’humain. Les travaux de ces pionniers sont confortés au début du XXe siècle, par les travaux de l’« Indian Plague Commission », collectif de chercheurs qui se consacra à comprendre par l’épidémie aux Indes.

Les travaux de ces chercheurs permettent de préciser le mécanisme de transmission. Le bacille se dépose sur la trompe de la puce lorsque celle ci pique un rat ou un humain, et il est injecté lorsque la puce pique un autre individu. C’est la capacité du bacille à survivre un court moment à l’air libre qui permet cette transmission. On comprend du même coup, la transmission de la peste pulmonaire. Dans ce cas plus rare de transmission, le bacille est inhalé par l’individu et se dépose sur les poumons.  

Ces travaux n’expliquaient pas la peste noire. En effet, Xenopsilla cheopis n’existe que dans des pays chauds et tropicaux. Les chercheurs étudièrent donc la puce du rat en Europe,  Nosopsyllus fasciatus.  H.Chick et C.J. Martin, démontrèrent qu’elle était un vecteur de transmission aussi efficace que Xenopsilla cheopis. Ces travaux et ceux d’autres chercheurs avaient aussi permis d’écarter d’autres vecteurs possibles (types de puces différentes ou autres mécanismes). 

Par touches successives, était apparu un modèle scientifique, appuyé sur un ensemble riche d’expérimentations et d’observations sur le terrain. Il semblait stabilisé à la fin des années vingt. C’est ce modèle que l’on voit à l’œuvre dans la Peste de Camus. Le portugais Ricardo Jorge va le mettre en cause.

 La peste justinienne et Pullex irritans

La peste justinienne est la première épidémie connue de peste. Elle débute au VI siècle  sous l’empereur byzantin du même nom, et des témoignages écrits permettent d’assurer qu’il s’agit bien de cette maladie. Les grandes épidémies antérieures comme la peste d’Athènes décrite par Thucydide ou la peste antonine décrite par Gallien sont dues à d’autres agents infectieux (Le typhus et la variole vraisemblablement dans ces cas). 

Or sous Justinien, il ne semble pas qu’il y ai des rats en Europe. Il n’y a pas de traces  de rats dans la littérature. Le rat serait arrivé sur les bateaux des croisades lorsque ceux-ci reviennent en Europe.

C’est qui conduit Ricardo Jorge à contester le modèle qui s’imposait. Deux chercheurs de l’institut Pasteur, Georges Blanc et Marcel Balthazar vont poursuivre l’intuition de Jorge et mener une série de travaux faisant de Pullex irritans, la puce de l’homme le principal vecteur de propagation de la peste. Leurs travaux débutent par une publication en 1941, et se poursuivre pendant trente ans. Des expérimentations en laboratoire permettent de démontrer, que la puce  de l’homme peut permettre la propagation de la maladie. Les recherches historiques montrent que la peste se déclenche par l’arrivée d’un homme dans une ville ou un village. Des recherches sur place montrent que la peste a pu se propager dans des régions, en Inde ou au Maroc où le rat et la puce du rat sont peu présents. Ils aboutissent à un nouveau modèle, où  le rat et la puce du rat jouent un simple rôle d’enclencheur de l‘épidémie, la suite étant l’affaire de propagation enter les hommes, via la puce de l’homme. Ce nouveau modèle est adopté par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé).  

Revenir au modèle standard

Dans son livre, Frédérique Audouin-Rouzeau met en cause le modèle décrit par Blanc et Balthazar. Elle ne propose pas un nouveau modèle mais de revenir au modèle du début du siècle, mettant en cause le rat et les puces du rat. Elle revient sur la contagiosité de Pullex irritans. Certes, Blanc et Balthazar ont fait des expériences en laboratoire montrant cette contagiosité. Mais, ces expériences sont difficilement reproductibles en extérieur. Elles supposent une concentration du microbe introuvable en situation normale. 

L’archéozoologie permet d’apporter de nouveaux faits pour contester cette thèse. Bien avant les croisades, l’empire romain avait créé des flux militaires et commerciaux entre la méditerranée orientale et occidentale, ainsi qu’entre l’Afrique et l’Europe. Quelques découvertes iconographiques avaient permis à certains de penser que le rat noir était déjà présent. Mais surtout, des fouilles archéologiques minutieuses permettent de découvrir la présence d’ossements de rats le long des routes commerciales et des voies navigables. 

Animal sédentaire et n’aimant pas le froid, le rat ne se déplace pas sans l’aide de l’homme dans les climats tempérés. Il se cache dans des ballots de vêtements, de cordages, et peut ainsi se transporter sur des charrettes dans des bateaux ou des péniches. Cela permet d’expliquer le schéma habituel d’arrivée de la peste dans une ville. Un homme arrive, dont la profession lui impose de transporter des ballots (marchand de drap, chiffonier). Il est souvent lui même infecté et meurt de la peste. Une quinzaine de jours plus tard, tous les rats transportés étant morts, les puces du rat commencent à infecter les humains de la ville. Ce schéma est documenté dans un grand nombre de cas et ne fonctionnerait pas sans la présence du rat.

Avec ces nouveaux faits, Audouin-Rouzeau réexamine les expériences de Balthazar et parvient plutôt à conforter l’ancienne théorie. 

Une science en déséquilibre constant

Trop souvent, nous attendons de la science des certitudes. Lorsque nous sommes face à des faits graves, épidémies, changements climatiques, tremblement de terre, nous aimerions que la science nous présente toujours des thèses solidement étayées. Mais  les recherches d’Audouin-Rouzeau confortent les explications de Pascal Picq : « La science est un ensemble de connaissances en perpétuelles construction et déconstruction. Tester les hypothèses, améliorer les théories, changer de paradigme ce n’est pas changer  d’avis[2]» Le chercheur construit un modèle à partir des données connues. Si de nouvelles données apparaissent inadaptées au modèle, il faut chercher un nouveau modèle et non refuser les données.

Définir un nouveau modèle, ne signifie pas que les prédécesseurs travaillaient mal. Audouin-Rouzeau critique le modèle qu’ils avaient définis, mais souligne la qualité de leurs travaux. Nous aimerions dans les temps actuels que chercheurs et médecins fassent preuve d’autant d’humilité et de respect les uns des autres.


[1] Frédérique Audouin-Rouzeau : Les chemins de la peste: Le rat, la puce et l’homme (Presses Universitaires de Rennes ; 2015)

[2] Pascal Picq : Lucy et l’obscurantisme (Odile Jacob ; 2007)

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