J’étais au Café Philo qui se tient chaque mois dans un village voisin. J’aime ces moments de discussion à bâton rompu sans autre enjeu que le plaisir d’échanger, du surgissement de nouvelles idées par la confrontation des points de vue.

Le présentateur s’inquiétait de voir les jeunes vivre penchés sur leurs écrans, navigant de vidéo en vidéo, passant d’un podcast à une conversation sur Whatsapp. Ils cessent d’avoir un contact avec la réalité qui les entoure, les oiseaux, le ciel, la nature, les compagnons et les amis.

Certains s’inquiétaient de l’addiction aux écrans, d’une maladie nouvelle.

J’ai remarqué que tout cela n’a rien de vraiment nouveau. Au Ver siècle, les compagnons de Saint Ambroise s’étonnaient qu’il soit capable de lire en silence un livre. Sa concentration impressionnait les personnes qui l’entouraient. Lui aussi parvenait à s’abstraire du réel, et plongeait dans un livre comme certains plonge dans la réalité virtuelle d’un casque numérique. 

Et l’écriture peut aussi provoquer des maladies nous disait déjà Cervantès en écrivant Don Quichotte. Le lecteur de romans courtois pouvait prendre les moulins à vent pour des géants. La première édition date de 1605. C’est un moment où une technique encore nouvelle, l’imprimerie, permet la multiplication du nombre de livres. Le prix baisse, le nombre des lecteurs augmente. Et une des entrées du roman de Cervantès, c’est de se méfier des livres. A trop lire on devient fou. 

J’aurais volontiers prolonger ma démonstration en citant Mme Bovary, le Bovarisme, et Flaubert. Mais j’ai du m’arrêter devant le désaccord de la salle. Je mélangeais tout, des choux et des carottes, l’addiction aux jeux vidéo et le donquichottisme, les écrans et les livres. 

Pourtant,  faire du numérique une irréductible nouveauté interdit de le comprendre.  Il devient quelque chose  effrayant car incompréhensible.  

Le numérique n’est pas nouveau car fondamentalement les besoins des humains n’ont pas changé. Nous sommes simplement plus nombreux et avons besoin d’outils plus puissants.  Même les dangers ne sont pas si nouveaux. Les fake news ont remplacé le bourrage de crane, expression forgée pour dire l’état des journaux pendant la première guerre mondiale.

Pour comprendre les nouveaux outils et leur compréhension, il faut d’abord repérer les ressemblances pour mieux mesurer l’écart avec les pratiques précédentes.  Seule cette mesure permet d’éviter de faire des pratiques nouvelles des monstres qui nous dépassent.