Il existe de multiples biographies de ceux qu’on appelle les grands hommes : Napoléon Bonaparte ou Charles de Gaulle. On oublie qu’ils n’auraient rien été sans le labeur des sans-grades : Suzanne était l’une d’eux. Elle était de ces gens qui font tourner le monde à leur modeste mais indispensable place.
La vie à Réalpanier
Suzanne Paulette Marie Fouque nait le 22 octobre 1925 au Pontet (Vaucluse). Elle est la fille de Marthe Curnier et Antonin Fouque. Suzanne est le premier enfant du couple qui s’est marié le 19 juillet 1924. Elle reçoit le prénom de la sœur décédée de son père morte à 4 ans en 1908. L’accouchement a lieu dans la maison de son grand-père, Gabriel Fouque, sous-directeur de l’usine Agricola et qui disposait d’un logement de fonction dans l’usine, juste à côté du portail d’entrée.

Suzanne est rapidement baptisée à l’église du Pontet et va grandir dans l’usine Agricola. Celle-ci se trouve au lieu-dit Réalpanier, à la sortie du Pontet en direction Montfavet. L’usine fabrique essentiellement des engrais à base de phosphates ainsi que du sulfate de cuivre (pour le traitement des maladie cryptogamiques) et du sulfate de fer (pour le traitement des mousses). Toute la famille habite dans la maison mise à disposition de Gabriel. Il y a là d’abord Toussaint l’ancêtre, 84 ans, grande barbe blanche, ancien employé aux écritures, toujours impeccablement habillé d’une veste et d’une cravate.
Gabriel, le fils de Toussaint, 56 ans, aux magnifiques baccantes blanches est le pater familias. Il a été ouvrier, contre-maître, sous-directeur dans l’usine. Est-ce le fait de vivre et travailler dans une usine de produits chimiques, il tient de petits cahiers dans lesquels il note des recettes de toutes sortes. D’une écriture fine à la plume sergent-major, rédige des remèdes pour soigner les engelures, des moyens d’évaluer les récoltes de blé alors qu’elles encore sur pied, désinfecter les puits ou les lieux d’aisance, tailler les vignes ou les greffer, choisir les cépages.

Ensuite vient sa femme, Marie Elisabeth Arnaud, 56 ans également. Elle est paralysée des deux jambes, et vit dans son fauteuil roulant. Elle a une mâchoire carrée, éternellement crispée. Marie Elise, dite Marie, la fille de Gabriel, 16 ans est là aussi. Antonin, le fils, 25 ans, comptable à l’usine et donc son épouse Marthe Curnier, 22 ans qui accouche. On devait être un peu serré dans cette maison, mais cela devait arranger Gabriel d’avoir auprès de lui sa fille et sa belle-fille pour s’occuper de l’ancêtre et de son épouse handicapée[1]. Mais tout le monde accepte cela. Il y a un fort esprit de famille chez les Fouque.

La famille s’élargit rapidement avec la naissance de Maxime en 1928 et Jacquou en 1932, les frères de Suzanne. Il devient difficile de rester tous dans la maison de Gabriel. D’autant que les parents de Marthe, Malvina et Abel ne peuvent plus vivre seuls à la campagne et viennent s’installer eux-aussi dans l’usine au moins une partie de l’année[2]. Et le 18 février 1933, au Pontet, Marie se marie avec André Christof. Celui-ci est le fils de Charles Christof, le boulanger du village. Il a choisi le métier d’électricien et travaille dans l’entreprise de Berton et Lecard[3]. Les premiers enfants du nouveau couple arrivent vite (Elie en 1934 et Annie en 1935). Malgré le décès de Toussaint le 24 novembre 1930, on manque de place dans cette maison.


Antonin bénéficie alors d’un logement ouvrier dans l’usine de l’autre côté du canal du Vaucluse. Marie et sa petite famille restent avec Gabriel. Celui-ci est à la retraite à partir de 1934 mais conserve la maison à l’entrée de l’usine. Les ouvriers ont gardé le souvenir des poules de Gabriel qui traversaient la route pour aller dans le pré[4].
Le domicile de Antonin et Marthe fait partie d’un groupe de trois maisons, le long de la route vers le Pontet. Leurs voisins étaient des salariés de l’usine : Applanat, le plombier ; Reinaudo le mécanicien, le voisin immédiat des Fouque[5]. L’habitation avait deux grandes pièces au rez-de-chaussée, et trois chambres à l’étage. Devant il y avait une petite cour, couverte pour moitié par un grand préau. Derrière la maison il y avait une basse-cour avec un clapier pour les lapins et un poulailler.
Face à l’entrée de la maison se trouvait l’atelier de sulfate de cuivre. Depuis la porte on pouvait voir la cuve où les ouvriers faisaient fondre le cuivre en y versant des objets usagers (casseroles, bassines). La cuve était ensuite déversée dans un bac d’eau où le cuivre se transformait en grenaille, dans un geyser d’eau et de flammes. La grenaille étai ensuite broyée pour en faire du sulfate utilisable par les agriculteurs. La lumière rougeoyante du métal fondu fascinait les enfants (on voyait encore l’atelier dans les années soixante quand je suis passé par l’usine et je me souviens avoir ramassé les grenailles tombées dans la cour).
Chaque jour de la semaine, Antonin va travailler dans les bureaux de l’usine, de l’autre côté du canal qui traversait l’usine. Pendant ce temps, Marthe s’occupe de la maison, la préparation du repas sur la cuisinière à charbon, le linge au lavoir, les devoirs des enfants, et ses parents qui ont suivi. Le soir Suzanne aide Marthe à nourrir la basse-cour, récupérer les œufs, abattre les lapins. Les garçons partaient avec Antonin au fond de l’usine où se trouvait le jardin potager. Jardin et basse-cour faisaient un complément de revenu important pour la famille.

Mais Marthe entend que sa fille fasse de bonnes études et aille à l’école. Elle alla à l’école de la Grangette, une petite école privée qui se trouvait de l’autre côté du Pontet . Cette école était à côté du champ de course de Roberty. Les paroissiens s’étaient cotisés pour financer cette école en 1920-1921. Pour l’installer, monsieur Pierre Thomas avait donné le bâtiment d’une ancienne usine de moulinage de soie.

Suzanne va continuer ses études. Après le certificat d’étude elle intègre le lycée Théodore Aubanel à Avignon. Chaque jour elle prend le bus qui s’arrête le long des rives du Rhône. Elle va ainsi jusqu’au baccalauréat.
La famille était un pilier de la paroisse. Chaque dimanche tout le monde mettait son meilleur costume et partait à pied à l’église. Elle fera ainsi sa communion privée, sa confirmation et sa communion solennelle. Parallèlement, Suzanne intègre les jeannettes. Elle fait sa promesse de guide à Darnet en Corrèze.
Robert
En 1936, Robert Chiousse est embauché dans l’usine AGRICOLA. Il a 14 ans, il est le fils de Prosper, un ouvrier de l’usine et de Fernande, la gardienne du cimetière du Pontet[6].

Il entre à l’atelier d’outillage de l’usine. Il est formé comme forgeron, serrurier, maréchal Ferrant. Et devient soudeur.

Blond, les yeux bleus, de grande taille il impressionne les filles et en particulier la jeune Suzanne. Ceci ne plait pas à sa mère Marthe qui attend un meilleur parti pour sa fille. Elle ne lui fait pas faire des études pour épouser un ouvrier de l’usine, avec un simple certificat d’étude. Le vieux Gabriel est mieux disposé. Le jeune Robert lui rappelle sa jeunesse lorsqu’il entra dans l’usine.
Enfin pour l’instant Suzanne est trop jeune pour aller plus loin.
Mais la guerre arrive et va ouvrir une grande parenthèse dans la vie de la famille.
La guerre
Les jeunes de la famille n’ont pas encore l’âge d’être mobilisé lorsque la guerre est déclarée, même Robert qui a 17 ans à peine.
En revanche les pères vont être appelés.
Antonin a 39 ans. Il avait fait la guerre en Algérie de mars 1920 à février 1922. Mais du fait d’une tachycardie, il n’avait pas été envoyé en première ligne. Son service il le fait comme infirmier et termine avec le grade de sergent.
Lorsque la guerre revient, la famille essaie d’obtenir une exemption. Il a eu un frère tué à la guerre de 14, il est soutien de famille. Paul Reynaud, inamovible député des Basse-Alpes, est un membre un peu lointain de la famille. Il est ministre des Finances depuis 1938 et devient le président du conseil le 22 mars 1922. Antonin ne sera pas exempté, mais du fait de son métier de comptable, il bénéficie d’une affectation spéciale. Il reste à Avignon pour rassembler et trier les chevaux mobilisés par l’armée. Rappelons que Les armées de 1940 ont besoin de chevaux pour les transports. La première armée entièrement motorisée se sera l’armée américaine du débarquement de 1944.
Melchior Chiousse a le même âge qu’Antonin. Il avait été mobilisé en 1920 au 115e régiment d’artillerie, mais n’avait pas participé à une campagne militaire. Il est rappelé dans l’artillerie et affecté à la section cycliste du 151e régiment d’Artillerie. Puis il est affecté comme travailleur militaire et affecté dans plusieurs dépôts et poudrerie. Le fait d’être un ouvrier dans une usine chimique et de bien connaître les précautions à prendre en manipulant des poudres explosives.

André Christof, l’époux de Marie Fouque a 32 ans. Il avait fait son service au 3e régiment d’infanterie alpine en 1927-28. Il est rappelé aussi et du fait de son métier d’électricien il est affecté aux transmissions comme instructeur (les transmissions sont l’arme spécialisée dans la mise en œuvre des systèmes d’information et de communication militaires). Concrètement, à l’époque cela revient à connecter des mètres et des mètres de câbles électriques.
Mais le 22 juin 1940, c’est l’armistice scellant la défaite de l’armée française. Les termes de l’accord prévoient la démobilisation de l’armée à l’exception d’une petite armée chargée du maintien de l’ordre. Dans la première quinzaine de juillet, Antonin, Prosper et André rentrent dans leurs foyers.
Le Vaucluse est dans la zone non occupée. Ses habitants peuvent espérer échapper à la guerre. Le pacifisme est largement rependu. Mais dès 1940, le rationnement commence, la France étant obligée de livrer des biens aux allemands.
Chez les Fouque, les jeunes continuent leurs études au lycée Mistral pour les garçons et au lycée Théodore Aubanel pour Suzanne. Le dimanche ils participent aux activités de scouts.

Mais la guerre se rapproche. Le 4 septembre 1942, le Service du Travail Obligatoire est créé pour envoyer des Français remplacer les Allemands. Robert va partir en mars 1943 (sur la mobilisation de robert voir la chronique il aurait cent ans Robert Chiousse ). Le 11 novembre 1942, les Allemands et les Italiens envahissent la zone libre.
On craint pour Maxime qui a 16 ans et risque d’être réquisitionné à son tour. De plus Le rationnement devient dur, particulièrement dans les villes. Enfin Avignon et Le Pontet, nœuds de communication, zone industrielle importantes risque les bombardements. Ils arrivent en 1944. Pour préparer le débarquement et désorganiser l’armée ennemie, les alliés bombardent les nœuds ferroviaires et les zones industriels. Le Pontet est les deux à la fois. Le bombardement le plus important sur Avignon et sa banlieu a lieu le 28 mai. Les enfants de l’époque ont gardé le souvenir de combats aériens au-dessus du Pontet. Les douilles des mitrailleuses embarquées tombent du ciel risquant de blesser les passants. Marie sort faire le linge en tenant le couvercle de la bassine au-dessus de la tête, pour éviter les éclats.
En 1944, Antonin et Marthe envoient leurs enfants et les cousins Christof, Elie et Annie à l’abri dans la ferme de Martialis à Ansouis pendant un an. Malvina et Abel les accompagne
Enfin le Pontet est libéré le 25 août 1944. Début 45, Robert revient en 45, la guerre est finie
Après-guerre
La vie reprend son cours à Réalpanier. Robert retravaille à l’usine.

Les anciens disparaissent. Abel Curnier meurt au Pontet le 21 juillet 1945. Sa femme Malvina, trop affaiblie pour vivre seule, reste dans la maison de sa fille jusqu’à sa mort le 27 mai 1957. Gabriel Fouque décède à son tour le 18 février 1946. Sa fille Marie doit partir de l’usine et s’installe avec André de l’autre côté du Pontet, sur la route de Carpentras, où nait sa fille Suzanne le 5 décembre 1945.
Chez les Fouque, Maxime part pour l’Algérie en 1946.
Enfin Robert et Suzanne se marient le 27 avril 1946.



Mireille, leur fille nait le 28 janvier 1947, dernier enfant de la famille à naître à Réalpanier.


Le salaire de Robert ne suffit pas à faire vivre la petite famille. Suzanne après son baccalauréat a fait une école de secrétariat chez Duret qui avait aussi une école de danse associée. Ensuite elle est rentrée comme secrétaire chez Muritex, une usine de colorant. Mais tout cela est difficilement compatible avec l’arrivée d’un enfant. Il faut trouver quelque chose où Suzanne pourra garder Mireille et travailler. Ce sera l’acquisition d’une épicerie.
Sources
Sauf cas indiqué, les photos appartiennent à la collection familiale.
[1] Voir recensement du Pontet 1926 p31
[2] Ils apparaissent sur le recensement du Pontet 1931 p.51
[3] Recensement du Pontet 1926.
[4] Hervé Signore de Réalpanier à Agricola (Cahiers du lavoir)
[5] ibid
[6] Sur l’histoire de Fernande et Prosper voir la chronique Fernande et Joseph Casimir Accarias
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