La guerre de 14 a séparé pendant de longs mois les familles. Si certaines ont résisté à cette épreuve cela n’a pas toujours été le cas comme le montre l’histoire de Fernande et Joseph Casimir Accarias.
La famille Accarias vient de la haute vallée du Drac en Isère. On remonte facilement jusqu’au XVIIe où naissent et habitent les membres de cette famille dans les villages au pied du massif du Devoluy et qui bordent l’actuel lac hydroélectrique du Sautet : Pellafol, Ambel, Corps, la Salette. Vers 1750, leur nom d’Accarier se transforme en Accarias. Quelque part autour de 1850, François Accarias, cultivateur et maréchal ferrant passe par la Motte-en-Champsaur dans les Haute Alpes puis s’installe à Avignon dans le Vaucluse. Le benjamin de la famille, Joseph se marie avec Marie Gabas à Avignon en 1871, fait un passage à Bellegarde-en-Languedoc et part pour l’Algérie où il décède en 1897. Il a eu le temps d’avoir 6 enfants. Joseph Casimir est le benjamin, né le 3 mars 1885 à Arlal, commune d’Aïn Temouchen, département d’Oran[1]. La région est connue à l’époque pour ses vignes et ses champs d’oliviers. C’est sans doute ce qui attira les Accarias, paysans de Provence qui pouvaient exploiter leur savoir-faire dans ce pays neuf.

Lors de l’appel au conseil de révision, Joseph Casimir habite avec sa mère à Vialar dans le département d’Alger. Il est agriculteur, a les cheveux et sourcils châtain, yeux châtain, front moyen, nez long, bouche moyenne, menton rond, visage ovale. Il sait lire, écrire et compter mais n’a pas obtenu son brevet d’instruction primaire (degrés d’instruction 3). Il est affecté au premier régiment de zouaves le 8 octobre 1906, devient caporal le 11 janvier 1908. Il est démobilisé et mis dans la réserve le 26 septembre 1908. Il retourne alors à Vialar.
Son oncle Siméon a fait souche dans le village du Pontet (à l’époque appartenant à la commune d’Avignon). Il se marie en deuxième noce avec Berthe Bernadine, lui fait 8 enfants. Il décède juste après la naissance du dernier, le 24 avril 1910. Les enfants vont tous échapper à la mortalité infantile et donc constituer une impressionnante fratrie. Fernande Baptistine Victorine, née le 9 juillet 1890 au Pontet, est l’ainée. Elle et Joseph Casimir Accarias sont donc cousins germains.
Malgré la proximité familiale, presque incestueuse, elle se marie cependant le 21 septembre 1910 avec ce même Joseph Casimir.
En 1911, Fernande vit toujours au Pontet avec sa mère et toute la fratrie, et Joseph est encore en Algérie. Elle doit s’occuper des enfants car déclarée sans profession contrairement à ses sœurs suivantes Marie et Laure. Joseph habite encore en Algérie, mais le couple a un enfant le 18 novembre 1912, Joseph Siméon Accarias dit René ou Néné. Joseph Casimir s’installe alors avec Fernande dans le quartier de Fargues du Pontet, près des écoles (déclaration le 26 décembre 1912 aux autorités militaires).

Le 2 aout 1914, Joseph est rappelé sous les drapeaux par la déclaration de mobilisation générale. Le 15 aout il est affecté au 58 régiment d’Infanterie, il est nommé sergent le 6 septembre et rejoint le corps le 25 octobre. Le 58ème a déjà participé à deux des combats les plus meurtriers de la guerre : le front est de la bataille des frontières, puis la bataille de la Marne. Ceci explique sans doute la promotion rapide de Joseph Casimir. Les officiers et sous-officiers d’active qui menaient la charge ont payé un tribut important et il a fallu les remplacer. Quoiqu’il en soit, Joseph Casimir va rester au 58ème jusqu’au début 1916.
Il change d’arme ensuite et passe au Génie. Le 19 mars 1916, il est affecté au 7ème régiment de Génie. En juin il passe au 3ème Génie, et en novembre de la même année il rejoint le 1er régiment de Génie. Il reste pendant deux ans dans ce régiment avant d’être affecté au 21ème régiment de Génie (ce régiment avait été créé en 1917 pour séparer en deux unités différentes le 1er Génie afin de les affecter à des théâtres d’opération différents ; il disparaîtra en 1919). Courant 1918, il tombe malade et il est envoyé en hôpital à Orléans le 6 novembre 1918, puis en convalescence le 23 décembre 1918. Il est démobilisé le 22 mars 1919. Au lieu de revenir au Pontet où se trouve son épouse et son fils, il se retire à Paris, au 203 rue Lafayette, puis il donne une nouvelle adresse à Laigle dans l’Orne en avril 1919.
Il se réengage le 24 juin 1920 dans le 1er Génie. Il va partir pour l’occupation du Pays Rhénan du 10 mars 1921 au 4 mai 1922. Il fera une deuxième période du 14 février 1923 au 23 mars 1927. Le 19 janvier 1925 il est nommé adjudant. A partir de 1926, il est affecté à l’entretien du matériel d’abord à Mayence au dépôt de l’armée du Rhin. Il devient ouvrier d’Etat (corps ayant un statut particulier entre militaire et civil, créé pour fidéliser des ouvriers ayant des compétences pointues). En 1927 il est affecté au dépôt du Génie à Amiens, et se réengage à nouveau.

Pendant que Joseph Casimir parcourait la France et l’Allemagne au service de la Nation, Fernande restait au Pontet. La tradition familiale veut qu’elle cesse d’avoir des informations sur Joseph Casimir vers 1916 (au moment de son affectation dans le Génie). Est-il mort, déserteur ? Au Pontet, on s’organise sans lui. Nous n’avons que peu d’informations sur la vie de Fernande. Le recensement de 1921 nous apprend qu’elle vit seule avec son fils René. Elle est culottière chez Allègre (la culottière est une couturière spécialisée dans la confection de culotes et de pantalons). Mais le 31 janvier 1922, Anna Riffault, sage-femme, déclare la naissance, dans la maison Dumas, de Robert Albert Accarias fils de Fernande Baptistine Victorine Accarias, ménagère. Le 9 février de la même année, Fernande va elle-même à l’état civil reconnaître qu’elle est bien la mère de Robert Albert Accarias. Dans les deux actes d’état civil, le nom du père n’est pas mentionné. Elle va désormais vivre avec ses deux fils, René et Robert. Le recensement de 1926 la trouve au village avec ses deux fils, sans profession, voisine de Philippe Chiousse né en 1852 à Istres, cultivateur chez Bachelars, et de Prosper Casimir Chiousse, son fils né en 1900, ouvrier à l’usine Agricola de Réalpanier.

Enfin, le 18 mai 1928, Prosper Chiousse se présente à l’Etat Civil du Pontet pour annoncer qu’il est le père de Robert et qu’il va légitimer la situation en se mariant avec sa mère le 19 mai de la même année. C’est qu’entretemps, Joseph Casimir a demandé le divorce d’avec Fernande et l’a obtenu le 8 décembre 1927 auprès du Tribunal d’instance de Paris XIIIe. Ce divorce est aux tords et griefs de Fernande au profit du mari. N’ayant pas pu consulter le jugement, on ne peut que conjecturer sur les motifs de de cette condamnation.
Mais il faut se rappeler du contexte juridique. Le Code Civil de l’époque est encore le fameux Code Napoléon qui organise une société patriarcale où homme et femmes n’ont pas les mêmes droits. En particulier, en matière d’adultère, l’article 229 précise que « le mari pourra demander le divorce pour cause d’adultère de sa femme. » A l’inverse il y a une clause limitative pour que la femme demande le divorce : « Article 230 : La femme pourra demander le divorce pour cause d’adultère de son mari, lorsqu’il aura tenu sa concubine dans la maison commune. » La naissance de Robert fait donc que Fernande est nécessairement coupable d’avoir brisé l’union d’avec son mari. Le fait que celui-ci ait disparu sans laisser de trace n’entre pas en ligne de compte.
Fernande et Prosper reçoivent sans doute le jugement de divorce une fois celui-ci prononcé. L’acte de leur mariage, le 19 mai 1828 au Pontet précise que Fernande est « divorcée de Joseph Accarias ». Ce mariage est célébré dans la maison commune à 10 heures du matin par Théophile Delorme, premier maire du Pontet. Les témoins sont les beaux-frères des nouveaux époux, Louis Rousset (époux de Louise, sœur de Fernande) et Herman Roland, (époux de Jeanne la sœur de Prosper). A 20 heures, le même jour, naissait Jean Fernand, le troisième fils de Fernande. Le maire Théophile devait encore être là, il signe avec Prosper l’acte de naissance. Les jeunes mariés n’avaient pas perdus de temps !

Joseph Casimir lui aussi profite de du divorce pour se marier. Il épouse à Mulhouse le 16 juin 1928 Anne Madeleine Bohy. Il est encore militaire à ce moment et habite à Amiens. Mais finalement il a fait valoir ses droits à la retraite le 1 avril 1929 et se retirera à Mulhouse.

On perd plus ou moins sa trace ensuite. Il décède à Maule dans les Yvelines le 14 avril 1967 à 82 ans. Sa deuxième épouse meurt à son tour le 10 aout 1991. Elle était alors dans un EPHAD à Magnanville dans les Yvelines.
Revenons à Fernande et Prosper. Fernande est maintenant mère de famille. Le salaire de Prosper chez Agricola ne suffit pas à faire vivre la famille, et Fernande cherche un travail. Elle devient gardienne du cimetière du Pontet. Le poste était sans doute mal payé (voir pas payé du tout) mais offrait l’avantage d’un logement de fonction. Ce cimetière avait aussi l’avantage d’être au sud de la bourgade, donc pas trop loin de l’usine de Réalpanier, ce qui facilitait la vie de Prosper.
Dès 1920, ce cimetière avait été doté d’un monument aux morts. L’agglomération n’était pas encore une commune, mais les habitants avaient tenu à se distinguer d’Avignon et avait fait construire ce monument. Ce beau monument fut conçu par le sculpteur pontetien Gaston Desprez et financé par une souscription auprès des habitants. Déjà Elie Fouque, mort à la guerre, apparaissait sur la liste des soldats.
Les Chiousse et les Fouque devaient être liés dès cette époque car ils décidèrent d’acheter deux concessions perpétuelles, l’une à côté de l’autre et à côté du monument. « Comme cela on entendra le clairon au moins une fois par an le 11 novembre et il y aura de la visite. » disait Fernande.

Peu après le mariage, vers 1930, décèdent Marguerite, la sœur ainée de Prosper et son époux Baptistin Thiers. Ils laissent une fille Marie-Jeanne âgée de 6 ans. Ils ont aussi un fils qui ira chez l‘autre sœur de Prosper. Fernande et Prosper vont recueillir l’orpheline et l’élever (dès le recensement de 1931, elle est présente dans leur foyer). Cela permettra à Fernande de ne pas être la seule fille dans un foyer très masculin.

Dès 1931, René, le fils de Joseph Casimir, se marie avec Marie Louise Bruneau. L’acte de mariage précise que « le futur époux et sa mère nous ont déclaré sous serment que la résidence actuelle de leur père et ex-mari leur est inconnue et qu’ils n’ont pas eu de lui aucune nouvelle depuis plus d’un an. »

Prosper et Fernande auront encore en 1933 un autre enfant, Fernand. Ils élèveront toute cette famille malgré des moyens limités. Les enfants se marieront après-guerre. Malheureusement Fernande décèdera avant de connaître vraiment ses petits-enfants. Elle meurt à 71 ans le 31 mars 1962. Prosper lui survit une petite dizaine d’année, Il reste dans le logement du cimetière avant de mourir le 11 février 1971.

Le mariage des deux cousins, Fernande et Joseph Casimir, reste une énigme. Pourquoi se sont-ils épousés ? Par amour ? mais alors pourquoi ne s’installent-ils pas tout de suite ensemble ? Pourquoi Joseph Casimir ne revient-il pas après la guerre ? Par intérêt ? Mais ni l’un ni l’autre ne possèdent grand-chose et les familles n’ont guère d’intérêts communs malgré la proximité familiale. La mer Méditerranée les sépare. La réparation d’une erreur ? Mais la naissance de leur premier enfants deux ans après le mariage écarte a priori cette hypothèse. Ce qui semble plus certain, c’est que l’armée a changé Joseph Casimir. Le paysan à peine éduqué est monté en grade. Il est devenu adjudant, presque le plus haut grade auquel pouvait aspirer un homme de troupe. Il termine ouvrier d’Etat, statut accordé à de spécialistes pointus. Peut-être ne voulait-il revenir dans la routine du Pontet ou celle de l’Algérie où l’attendait seulement la condition de paysan sans terre, de journalier, dont il s’était éloigné.


Sources
Les actes d’état civil consultés ont été reportés dans Geneanet sur l’arbre Fouque et associés dont j’assure l’édition https://gw.geneanet.org/tfouque_w . Les recensements cités sont ceux du Pontet et d’Avignon sur 1906, 1911, 1921, 1926, 1931, 1936 qui se retrouvent sur le site des archives départementales du Vaucluse. Ont été aussi consultés sur le site du Ministère de la Défense « Mémoire des hommes » les historiques régimentaires du 58ème d’infanterie et du 1er de Génie.
Un remerciement spécial à Remi Sacchi. Joseph Casimir était pour moi une personne disparue, probablement tuée au cours de la première guerre mondiale, selon la mémoire familiale. Les recherches de Remi Secchi et leur mise à disposition généreuse sur Geneanet m’a permis de reprendre ces recherches et donc de mieux comprendre ce qui s’était vraiment passé.
La photo en en-tête est un portrait de Fernande Accarias-Chiousse
[1] Voir arbre généalogique sur Généanet
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