Le mois de janvier est le mois des crèches dans notre région. Chacun fait la sienne et invite la famille ou les amis à venir la voir. Dans les églises, des passionnés rivalisent à qui fera la plus belle et la plus grande. On envahit l’église de santons, de maisons, de mousses, de troncs d’arbres et de pierre. La crèche doit être la plus proche possible du paysage qui nous entoure. Elle décrit un monde disparu. Jésus est né en Provence sous Louis-Philippe, avant le train la voiture, les tracteurs, la mécanisation.
Dans ce monde passé, les santonniers placent des métiers d’autrefois. Beaucoup sont liés aux réparations d’objets ou de la maison. Le monde ancien est un monde d’énergie limitée. On n’a pas les moyens de jeter ce qui est cassé ou usé, on répare, on entretient. Tout un monde de métiers ambulants vient à la maison pour remettre en état tout type d’objets.
Il y a Pimpara, le rémouleur, la vedette de la crèche. C’est la pastorale Maurel qui lui a donné son nom. Il aiguise les couteaux, mais aussi tous les outils coupants : les ciseaux, les faux, les faucilles, les haches, les scies. Il circule dans les villages en appelant les clients, il va aussi jusque dans les fermes isolées. Il traine avec lui sa meule et son réservoir d’eau, il est habillé d’un grand tablier de cuir qui le protège des éclats de métal ou des étincelles.

Mais il n’est pas seul à se déplacer de maison en maison. Il y a l’étameur qui recouvre d’une couche d’étain les casseroles en cuivre (le cuivre est toxique et la couche d’étain évite de s’empoisonner). Citons aussi le vitrier qui répare les fenêtres, le chiffonnier qui récupère les vieux vêtements et les vieux draps pour les envoyer à la papeterie, l’empailleur qui refait les sièges en paille, les ramoneurs qui nettoient les cheminées.
Tout une population de gagnes-petits voyageait ainsi d’un bourg à un autre. Ils faisaient aussi circuler les nouvelles, les informations. On les accueillait parfois autant pour ce qu’ils racontaient que pour ce qu’ils réparaient. Le travail fini, on les faisait asseoir, on leur offrait un chicoulon (un petit verre de vin) pour leur délier la langue.
Vivant à la limite de l’indigence, il leur arrivait de chaparder une poule ou une pintade qui circulait sur le chemin, une culotte suspendue sur la corde à linge. En même temps, c’était facile d’imputer tous les larcins à ces hommes seuls. Ils étaient souvent gens du voyage comme on dit aujourd’hui pour ne pas dire boumians ou gitans, des noms qui sont devenus infamants. On les assimile à des étrangers, des gens d’ailleurs alors qu’ils sont parmi nous depuis des siècles.

La société de consommation a mis fin à ces activités. La fin de la consigne est le symbole de ce changement, On jette ou on remplace plutôt qu’on réutilise. Les anciens se rappellent les bouteilles six étoiles que l’on ramenait chez l’épicier une fois vides. A partir du moment où les courses se firent principalement dans des centres commerciaux en périphérie des villes, que les unités de production de vin et de bière s’éloignèrent des sites de consommation, le circuit de la consigne a disparu. Nous mettons les bouteilles dans des conteneurs où elles sont cassées, refondues, refabriquées, dépense d’énergie que la consigne évitait.
Les petits métiers de la réparation s’évanouissent en même temps. Le petit peuple des rues disparait. On ne répare plus, on jette. On passe à l’époque de l’obsolescence programmée. Une fois la période de garantie passée, le vendeur vous explique que les pièces n’existent plus, que l’usure rend impossible toute réparation sérieuse.
Cependant l’inflation, les contraintes financières et tout simplement le refus de changer de machine font que l’on veut réparer. Les machines sont de plus en plus complexes, avec des modes d’emploi de plus en plus abscons. Une fois qu’on a réussi à en maîtriser une, on n’a pas forcément envie d’apprendre à en utiliser une autre. La modernité et la nouveauté, c’est bien mais avons-nous tant de temps à y consacrer.
Alors toute une population d’artisans est apparue. On s’échange leur nom de bouche à oreille. Ils redémarrent les logiciels, assurent les montées de version, change un clavier sans fil pour un clavier filaire, débloquent les smartphones coincés. Une économie de réparateurs se développe ainsi.
Et au marché, j’ai vu arrivé un aiguiseur de lames. Dans sa camionnette il a une meule, des outils pour redresser les lames. Pimpara le rémouleur est de retour.
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